Charrières de la pointe d’Agon

La biodiversité n’est pas la priorité
du Conservatoire du littoral

À la pointe d’Agon comme dans tous les milieux dunaires similaires, les hommes ont tracé avec le temps des charrières de sable rectilignes. Ces chemins ancestraux possèdent non seulement un attrait paysager mais, en raison de leur substrat sableux et des talus qui les bordent, diversement orientés, une valeur très importante pour la flore et pour la faune. Ces micro-habitats d’origine anthropique accueillent en effet une foule d’êtres vivants parmi lesquels les plus précieux sont les insectes thermophiles liés aux biotopes sablonneux. Ce cortège très riche en espèces constitue le patrimoine biologique le plus original de notre littoral car il comprend de nombreuses formes rares, localisées, souvent d’origine méridionale. Citons pour exemple les abeilles (132 espèces dans le havre de Regnéville), les sphécides au sens large (60 espèces), les orthoptères (26 espèces) et toutes les espèces parasites et prédatrices qui leur sont associées (chrysides, pompiles, diptères divers…) sans compter les araignées, les fourmilions et toutes sortes d’animaux fouisseurs.

État de la charrière après passage des engins de chantier, le 6 novembre 2018 (photo Manche-Nature)

La même charrière, le 13 novembre 2018, devenue « voie de déplacements doux » : pas doux pour la biodiversité ! (photo Manche-Nature)

Bref, la charrière qui se dirige vers le sud depuis l’ancienne ferme Borde (maison du Conservatoire) fait partie de celles où nous avons fait de superbes observations entomologiques, parfois relatées dans nos publications. Le projet du Conservatoire d’en modifier le substrat remonte à plusieurs années et nous l’avons déjà contesté, la dernière fois par voie de courrier argumenté au Conservatoire, demeuré sans réponse. Certes il ne s’agit pas d’un revêtement dur de type bitume ou enrobé ni même d’empierrement mais d’un revêtement mieux intégré et qualifié d’écologique. Il n’en reste pas moins qu’il modifierait l’aspect du site et donc sa qualité paysagère – n’oublions pas que nous sommes en site classé – et surtout qu’il affaiblirait considérablement la biodiversité. L’entretien de cette charrière se fait d’ailleurs naturellement par le passage des promeneurs. Les seuls travaux préparatoires (voir nos photos) ont certainement déjà détruit des centaines de nids ou de pontes, autant d’insectes que nous ne verrons pas voler au printemps. Alors il est permis de se poser la question : la priorité du Conservatoire du littoral est-elle le confort des usagers, la facilité de se déplacer dans le site pour les promeneurs, piétons, cyclistes ou cavaliers, le désir d’augmenter la fréquentation humaine (alors même qu’elle devient préoccupante)… ou bien est-ce la sauvegarde de la biodiversité du premier site naturel de la Manche comme on pourrait l’espérer en ces temps de déclin catastrophique du vivant ? Nous vous laissons en juger.

 


Travaux du Conservatoire à la pointe d’Agon : mais où est la nature ?

 

Accès au parking « naturel », le 15-11-2018 (Photo Manche-Nature)

Loin de nous rassurer, l’article d’Ouest-France du 17 novembre censé nous expliquer les raisons de ces travaux nous confortent dans notre impression de rupture avec le milieu naturel. Ainsi, y lit-on, le parking de la ferme Borde a été réaménagé après le constat de dégradations de terrain. Ces travaux doivent permettre de solidifier le sol. […] La signalétique sera également une part importante du projet. […] On posera un revêtement spécial… Les mots parlent d’eux-mêmes : parking, réaménagé, dégradations, solidifier, signalétique, revêtement ! Si plus de 3000 espèces ont été inventoriées dans ce site, c’est précisément parce qu’il avait conservé une certaine naturalité, et notamment ces charrières évoquées plus haut, avec leur substrat sablonneux, leurs ornières, leurs bermes sauvages où croissent les chardons et les ronces. Même là où passent et stationnent les automobiles, des ornières se forment qui retiennent l’eau et attirent des passereaux venus s’y abreuver. C’est sans doute ces petits accidents de terrain que le Conservatoire qualifie de « dégradations ».

« Arrêt minute » en travaux près de la cale des Moulières ! Encore un morceau de dune sacrifié. (Photo Manche-Nature)

Qu’une aire de stationnement soit nécessaire à la ferme Borde, nous ne le contestons pas, mais qu’elle reste naturelle ! C’était le cas jusqu’à présent : même aplani ou banalisé par d’anciennes cultures ou le roulage des autos, ce type de milieu relevait encore de la dune fixée, habitat prioritaire Natura 2000 ! « Solidifier le sol » en raison d’un prétendu « affaissement », c’est anéantir la biodiversité naturelle de ce lieu. Quant à la charrière d’accès, elle devient une véritable avenue empierrée, il ne manque que des plantations alignées de part et d’autre pour achever d’artificialiser cet endroit. Est-il besoin de rappeler que nous sommes ici dans un site classé, dont le but est de préserver l’aspect paysager authentique. Avec ces travaux engagés par le Conservatoire du littoral, nous sommes loin, très loin de la nature.

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