Déséquilibre naturel ?

Un lecteur nous interpelle : trop de prédateurs !
Notre réponse à ses questions

Trois représentants de la famille des Ardéidés : l’aigrette garzette, le héron cendré et la grande aigrette. (Photo Philippe Scolan)

Trois représentants de la famille des Ardéidés : l’aigrette garzette, le héron cendré et la grande aigrette. (Photo Philippe Scolan)

Il y a peu, nous avons reçu un courrier d’une personne inquiète en faisant le constat d’un déséquilibre de la nature près de chez elle. Nous sommes interpellés en tant qu’association d’étude et de protection de la nature et différents élus, députés et sénateur, sont mis en copie de cette lettre.

Il nous a semblé important, en reprenant les différents points sous forme de questions/réponses, de faire un peu de pédagogie afin de faire comprendre les équilibres en jeu dans le milieu naturel :

On peut constater dans le milieu des marais la prolifération d’oiseaux prédateurs qui n’existaient pas il y a peu d’années ou qui n’existaient qu’en nombre limité.

Concernant les populations de cigognes et autres hérons, on ne peut pas parler de prolifération. Ces espèces indigènes autrefois très rares ont bénéficié à la fois de mesures de protection justifiées et du réchauffement climatique. Elles ont peu à peu retrouvé des effectifs normaux et certaines, comme les aigrettes et hérons garde-bœufs, qui supportaient mal les hivers rigoureux, ont pu étendre leur aire de répartition vers le Nord. Les populations de ces oiseaux se régulent d’une manière naturelle en fonction de la disponibilité des proies. Elles ne peuvent donc augmenter indéfiniment et le fait qu’elles soient nombreuses est le signe de la bonne santé de nos marais.


On a attiré les cigognes pour épater le touriste, en leur installant des plateformes pour leurs nids, en utilisant par exemple des « formes » piquées autour de l’embarcadère du port de la Douve et de la Maison des marais, près de Carentan. Elles ont en effet proliféré de façon exponentielle. Des observateurs récents signalent jusqu’à 30 oiseaux rassemblés lors du fauchage des prés-marais de la région ou pendant des travaux de curage des fossés !

Effectivement, des plates-formes ont été installées pour favoriser la cigogne, une espèce qui était rare mais qui se porte mieux. Cette espèce niche sur les grands arbres et notamment les tétards. Or ceux-ci ont beaucoup diminué en raison de changements dans les pratiques agricoles, ce qui a entraîné une disparition de ces sites de reproduction, aujourd’hui remplacés par des plates-formes.
Dès les années 60 et encore maintenant, des plates-formes sont installées, non pas pour épater les touristes, mais bien pour préserver cet oiseau patrimonial et emblématique des marais.

Quant aux formes de cigognes présentes à la Maison du parc à Carentan, il s’agit de silhouettes en bois installées sur un sentier en bordure de marais pour servir de support pédagogique dans le cadre d’une animation destinée aux maternelles. En aucun cas elles n’ont été installées pour attirer les cigognes !

À la période des fauches, les cigognes se rassemblent dans les champs pour se nourrir de campagnols, mulots et criquets, qui abondent dans ces prairies. À l’automne, ces rassemblements sont plus importants car nous sommes alors en période de migration et les oiseaux locaux sont accompagnés d’oiseaux du Nord et de l’Est de l’Europe : c’est un phénomène tout à fait naturel.


Les ont accompagnées les aigrettes blanches ou pique-bœufs que l’on peut voir se percher en grand nombre le soir dans les arbres.

En effet, les hérons et les aigrettes se rassemblent le soir en dortoir dans les arbres pour se protéger des prédateurs. Le nombre important d’oiseaux peut surprendre ou inquiéter les riverains mais sachez que ces oiseaux viennent de plusieurs kilomètres voire quelques dizaines de kilomètres autour du dortoir. Ce n’est donc pas le reflet d’une population trop importante dans un secteur localisé.


Les hérons gris participent aussi à l’augmentation des prédateurs.

Oui, effectivement, d’autant plus que le héron cendré se porte bien, ce qui est une bonne nouvelle pour cette espèce et pour la nature. Concernant le régime alimentaire du héron et de tous ces oiseaux, ils ont profité également de la présence de deux écrevisses américaines, exogènes cette fois-ci et qui se développent de façon importante dans le territoire. Les oiseaux en consomment beaucoup et participent à la régulation de ces deux espèces exotiques envahissantes et très dommageables à la faune indigène.

 

Le héron cendré est un prédateur des écrevisses américaines. (Photo Philippe Scolan)

Le héron cendré est un prédateur des écrevisses américaines. (Photo Philippe Scolan)


Une autre espèce protégée : le cygne, a rapidement multiplié sa présence. Il y a trois ans, seuls deux couples hivernaient au port de Carquebut. L’hiver dernier, on pouvait compter jusqu’à 25 individus ! Ces oiseaux sont presque tous devenus sédentaires et ils se nourrissent sur un territoire qui ne peut s’agrandir et sur une population locale – de batraciens, d’alevins, de mollusques, de reptiles, et vraisemblablement aussi, de jeunes oiseaux et mammifères – qui ne peut pas suivre, d’où un déséquilibre dangereux du fragile milieu local.

Si l’on peut à la rigueur contester le statut du cygne tuberculé en tant qu’espèce semi-domestique, il faut savoir en revanche qu’il consomme principalement des végétaux, peu d’amphibiens et de poissons et certainement aucun reptile ni oiseaux ou mammifères.


Si nous voulons rétablir l’équilibre antérieur à l’arrivée des nouveaux prédateurs, il est urgent de prendre des mesures idoines à limiter la reproduction de ces intrus en, par exemple, stérilisant leurs œufs ou en protégeant les zones de reproduction des proies afin qu’elles survivent en nombre suffisant.

Nous pensons qu’il serait urgent effectivement de prendre des mesures pour préserver les habitats des amphibiens, menacés par la destruction et la pollution, notamment dans le bocage. Ce n’est pas la prédation naturelle des espèces indigènes qui les met en péril mais la disparition et la dégradation de leurs habitats, et cela dans toute la France et bien au-delà. La destruction ou la limitation des cigognes ou des ardéidés indigènes serait un non-sens écologique.

 

Une compétition interspécifique peut être observée comme ici entre l’aigrette garzette et la grande aigrette. (Photo Philippe Scolan)

Une compétition interspécifique peut être observée comme ici entre l’aigrette garzette et la grande aigrette. (Photo Philippe Scolan)

L’ensemble de ce texte correspond à la réponse que nous avons faite à cette personne ainsi qu’aux élus interpellés. Espérons que ces éclaircissements permettront de faire évoluer dans le bon sens la vision trop souvent simpliste que l’homme porte aux équilibres naturels et qui ne veut pas considérer l’impact très important de nos activités sur la nature.

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