Le grillon maritime de la Manche, une espèce rare en danger

Sur notre littoral, vit un insecte extrêmement rare au niveau planétaire, le grillon maritime de la Manche, dont la distribution se limite aux côtes entre Hague et Bretagne (plus les îles Anglo-Normandes et un secteur du Dorset en Angleterre) et dont l’habitat est strictement celui des plages de galets.

Le grillon maritime a le statut d’espèce “en danger” – EN – sur la Liste Rouge de Basse-Normandie et il pourrait avoir le statut d’espèce “vulnérable” – VU – sur la prochaine Liste Rouge européenne.

On pourrait penser que ce type d’habitat, moins convoité que les massifs dunaires, n’est pas menacé. Malheureusement il n’en est rien, car nous avons constaté qu’il fait l’objet d’un véritable pillage par les ramasseurs de galets qu’ils soient touristes ou locaux. Dans la vallée du Lude à Carolles, par exemple, de très nombreux promeneurs ont été vus revenant de la plage chargés de galets.

La plage du Lude vue du sud, Carolles (photo Alain Livory)

La plage du Lude vue du sud, Carolles (photo Alain Livory)

Le grillon maritime vivant exclusivement dans l’épaisseur des galets, son biotope est donc menacé et sa survie en danger.

Afin de mettre un terme à ce pillage, nous avons alerté les maires de communes concernés afin qu’ils puissent, en toute connaissance, user de leur pouvoir pour faire interdire cette pratique qui met en danger la survie de cette espèce patrimoniale.

Voici le courrier que nous avons adressé aux maires Saint-Jean-le-Thomas, Carolles et Champeaux au début novembre 2015

Objet : protection des plages de galets

En tant qu’association de protection de la nature, nous souhaiterions vous entretenir d’un problème qui nous préoccupe et vous concerne directement.

Le grillon maritime habite exclusivement les côtes européennes. Il est divisé en deux sous-espèces : l’une vit sur les côtes atlantiques du Maroc et du Portugal, l’autre dite « de la Manche » offre une distribution restreinte, des côtes du Finistère à celles de la Hague en ajoutant les îles Anglo-Normandes et la côte sud de L’Angleterre (Dorset). En termes scientifiques, elle est connue sous le nom de : Pseudomogoplistes vicentae septentrionalis (Morère & Livory, 1999).

Cet insecte remarquable vit exclusivement parmi les plages de galets, presque toujours au pied des falaises. Son bastion géographique pourrait être la portion de côtes qui borde le massif de Champeaux, entre Saint-Jean-le-Thomas au sud et Carolles au nord. Là se trouve probablement la plus belle population mondiale du grillon maritime de la Manche, qui, ajoutons-le, est inscrit à la Liste Rouge de Normandie en tant que taxon menacé et figurera sur la prochaine Liste Rouge européenne.

A priori, on pourrait penser que l’habitat de ce rare grillon n’est pas menacé mais en réalité, les plages de galets, un peu partout en France et en Europe, font l’objet d’un véritable pillage, surtout depuis la mode des jardins minéraux à la japonaise ! Sur notre site de Carolles, comme les véhicules ne peuvent être garés à proximité immédiate, les quantités prélevées par chaque personne sont limitées. Seulement voilà, des membres de notre association ont constaté que le nombre de ramasseurs est loin d’être insignifiant. Pris ensemble, ils peuvent remonter quotidiennement des volumes appréciables de galets prélevés sur la plage du Lude. A plus ou moins court terme, il est évident que l’intégrité paysagère et biologique du site en sera durablement affectée. Est-il besoin de rappeler la très grande richesse naturelle de ce site, tant géologique que botanique, entomologique ou ornithologique ? C’est le patrimoine de tous et, à ce titre, les trois communes riveraines ont une importante responsabilité pour sa sauvegarde.

Nous pensons que la mesure la plus adaptée, la plus raisonnable et la plus facile à mettre en œuvre serait que les communes de Saint-Jean-le-Thomas, Champeaux et Carolles prennent chacune un arrêté municipal interdisant purement et simplement le ramassage des galets. Bien entendu, cet arrêté devrait être affiché aux principaux accès, notamment le parking de la vallée du Lude, et aussi faire l’objet d’articles de presse afin que le grand public en comprenne les motivations.

Dans l’intérêt de tous, nous osons croire que vous donnerez suite à cet appel.

 

Fin novembre, nous avons eu le plaisir de recevoir une réponse favorable de la mairie de Saint-Jean-le-Thomas qui a été sensible à notre demande.

Nous avons pu lui répondre en argumentant davantage pour permettre la prise d’un arrêté municipal et la nécessaire information pédagogique devant l’accompagner.

Le grillon maritime de la Manche, ici une femelle (photo Alain Livory)

Le grillon maritime de la Manche, ici une femelle (photo Alain Livory)

En effet, il est important d’expliquer au public que les plages de galets constituent un paysage et un habitat originaux et rares que nous devons respecter. Dans cet habitat particulier, vivent plusieurs espèces qu’on ne trouve nulle part ailleurs, outre le grillon maritime de la Manche (Pseudomoplistes vicentae septentrionalis), nous pouvons citer par exemple un crustacé isopode (Halophiloscia couchi). Ces animaux vivent cachés dans les interstices des galets d’où ils ne sortent guère que la nuit. Le grillon est aptère et ne produit donc aucun son, contrairement aux autres espèces présentes dans la Manche. Les personnes non averties n’ont quasiment aucune chance de le débusquer et c’est cette discrétion qui explique qu’il soit si longtemps passé inaperçu (sa découverte date de 1998). La distribution planétaire de cet insecte est très restreinte et le cordon de galets situé entre St-Jean-le-Thomas et Carolles abrite sans doute la plus belle population mondiale.

Pour la sauvegarde de cet insecte rarissime et de ce paysage exceptionnel, il est indispensable que l’on mette un terme au pillage des galets et nous pensons que le public comprendra très bien les raisons d’une éventuelle interdiction. Mais pour cela, un arrêté municipal doit être pris par les trois communes concernées car à l’évidence, si une seule s’en abstient, c’est là que se rendront les récolteurs.

Souhaitons que Carolles et Champeaux s’inspireront de la démarche positive de Saint-Jean-le-Thomas et que, sans trop tarder, les trois communes prendront chacune un arrêté afin de sauvegarder ce milieu fragile indispensable à la survie du grillon maritime de la Manche.

Le port du Lude à marée haute, coef 91, 1, Carolles 11-III-2004

Le port du Lude à marée haute, coefficient de 91 (Photo Alain Livory)

N-B : Nous avons publié deux articles dans notre revue L’Argiope :

  • Redécouverte et identification du grillon maritime dans la Manche  – L’Argiope N°23 pp.26 à 37
  • Nouvelles observations sur le grillon maritime Pseudomogoplistes vincentae septentrionalisL’Argiope N°28 pp.47 à 62.

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